Nature de l'homme

HIPPOCRATE

 

"NATURE DE L'HOMME"

Introduction

Cet ouvrage est généralement attribué à POLYBE, le beau-fils d'HIPPOCRATE. Selon certains témoignages, il serait d'HIPPOCRATE lui-même. Dans l'Antiquité et dans les manuscrits, ce traité ne forme qu'une œuvre avec Régime de santé.

Il est en tout cas de couleur très hippocratique, et systématise les doctrines hippocratiques. Mais l'unité de l'œuvre n'est pas parfaite, et l'unité d'auteur reste douteuse. GALIEN, qui travaille sur l'œuvre entière, la divise en trois parties: 1-8, 9-15, 16-fin. GALIEN est convaincu que PLATON Phèdre 270 c-e fait allusion à ce passage, et que par conséquent tout le traité doit être attribué à HIPPOCRATE. Littré pense que le passage du Phèdre fait allusion à Ancienne médecine, non à Nature de l'homme.

On y retrouve la même polémique que dans l'Ancienne médecine. Les divergences entre philosophes ont conduit certains au scepticisme. Ce n'est pas le cas de notre auteur: il préfère l'observation des faits et reste malgré tout imprégné de philosophie.

MÉLISSOS (floruit vers 440) est présenté comme si sa théorie n'était pas encore oubliée à la date du traité; aux ch. 1-8, l'influence d'EMPÉDOCLE est certaine. On peut donc postuler une date pour cette première section entre 440 et 400 avant J.C. On dénote aussi une certaine influence de la rhétorique des sophistes. Le style de cette section se rapproche beaucoup d'Ancienne médecine. On peut donc admettre que ces deux traités ont été écrits à la même époque, durant une période où les anciens philosophes connaissaient un regain d'intérêt très éclectique, sans doute à l'extrême fin du 5ème siècle.

On peut ranger ce traité dans le groupe des essais.

Commentaire Ch. 1-8

L'intérêt principal de cette section est de contenir la doctrine d'EMPÉDOCLE. Les quatre humeurs ne sont certes pas les quatre éléments, mais ils sont analogues et assurent des fonctions analogues. C'est la crase qui produit la santé (Ch. 4), et tout le système implique qu'elles sont élémentaires et immuables par elles-mêmes. Cela réapparaîtra, sous une forme modifiée, dans plusieurs théories physiques, par exemple dans PLATON Timée et ARISTOTE Physique. Entre EMPÉDOCLE et Nature de l'homme, on peut admettre que PHILISTION a exercé une certaine influence sur notre auteur.

Traduction Ch. 1

"Celui qui a l'habitude d'entendre des conférenciers parler de la nature humaine au delà de ce qui concerne la médecine trouvera cet exposé sans aucun intérêt. Je dis en effet que l'homme n'est absolument ni air, ni feu, ni eau, ni terre, ni rien d'autre qui à l'évidence ne soit pas un constituant de l'homme. Je laisse cela à ceux qui veulent en parler. Quant à ceux qui tiennent ce genre de discours, à mon avis, ils n'ont pas de connaissance exacte. Tous en effet utilisent la même idée, sans tenir le même langage. Ils rajoutent certes tous le même appendice à leur pensée, disant que "ce qui est" est un, et que cela est à la fois l'unité et le tout, mais ils divergent quant au nom qu'ils lui donnent. L'un soutient que cette unité et ce tout est l'air, un autre le feu, un autre l'eau, un autre la terre, et chacun complète son discours par des observations et des preuves qui finalement ne valent rien. Le fait qu'ils se servent de la même idée sans en faire le même exposé montre bien qu'ils ne connaissent rien au sujet. On en aurait facilement la preuve en assistant à leurs débats. En effet, face aux mêmes interlocuteurs et au même public, les mêmes hommes ne l'emportent jamais trois fois de suite: tantôt c'est l'un qui l'emporte, tantôt c'est l'autre, tantôt celui qui par hasard a la langue la plus habile face à la foule. Pourtant il serait juste que celui qui prétend avoir une connaissance exacte des faits maintienne son argumentation toujours victorieuse, s'il est vrai qu'il connaît la réalité et qu'il en fait un exposé correct. En fait, ces gens, à mon avis, par leur défaut de connaissance vraie, se détruisent mutuellement dans les mots de leurs propres discours, refaisant ainsi la théorie de Mélissos."

Commentaire

L'air: ANAXIMÈNE de Milet (6ème siècle avant J.-C.) et plus tard DIOGÈNE d'Apollonie (5ème siècle avant J.-C.); le feu: HÉRACLITE d'Éphèse (début du 5ème); l'eau: THALÈS de Milet, le premier des Ioniens (6ème). On ne connaît personne qui ait fait de la terre l'élément primordial, mais EMPÉDOCLE la comptait parmi ses quatre éléments.

MÉLISSOS de Samos, éléate du 5ème (floruit vers 440), est, avec EMPÉDOCLE (cf. Ancienne médecine 20), le seul philosophe nommément cité par le Corpus. Cette remarque est satirique: MÉLISSOS n'attribuait l'être ni à l'air, ni à l'eau, ni à rien de semblable. Il était à la fois philosophe et homme d'action: il était amiral de la flotte qui vainquit les Athéniens en 442.

Traduction Ch. 2

"Au sujet de ces gens, j'en ai assez dit, Du côté des médecins, certains disent que l'homme est sang, d'autres qu'il est bile, certains phlegme. Eux aussi ajoutent tous la même conclusion: l'homme est un, donnant à cette unité le nom que chacun veut; cette unité change et de forme et d'essence, sous l'effet contraignant du chaud et du froid, et elle devient douce, amère, blanche ou noire, etc. Pour ma part, il ne me semble pas qu'il en soit ainsi. Beaucoup de médecins certes soutiennent des arguments de ce type et même des arguments très proches; pour ma part, je soutiens que si l'homme était un, il ne serait jamais malade, car il n'y aurait alors rien dont il pût souffrir, étant un. Et même s'il pouvait être malade, il serait alors nécessaire que le traitement fût un. Or il y en beaucoup. Nombreux sont en effet les constituants du corps, qui engendrent des maladies en produisant contrairement à la nature, les uns envers les autres, de la chaleur, du froid, du sec ou de l'humide. C'est pourquoi il y a de nombreuses formes de maladies, et variée est aussi la manière de les traiter. Pour ma part, je demande à celui qui affirme que l'homme est seulement sang, et rien d'autre, de me montrer quelqu'un qui ne change pas de forme ni ne varie en qualité, ou bien une saison de l'année ou un âge de l'homme où le sang apparaisse clairement être le seul élément constitutif de l'homme. Car, selon toute vraisemblance, il y a un moment où le sang lui-même apparaît comme le constituant en soi; je soutiens la même opinion au sujet de ceux qui prétendent que l'homme est phlegme, ou bile. Je démontrerai en effet que ce que je prétends constituer l'homme est, à la fois selon la nature et selon l'usage, toujours la même chose, que ce soit chez un jeune ou un vieillard, que la saison soit chaude ou froide, et je fournirai des preuves, j'avancerai des raisons nécessaires, par lesquelles chaque élément augmente et décroît dans le corps".

Commentaire

L'opposition nomos "coutume, convention, loi" / physis "nature" est très répandue au 5ème parmi les penseurs; elle devient opposition radicale chez certains sophistes, tel le CALLICLÈS du Gorgias de PLATON. Cf. Heinimann, Nomos und Physis. Nomos semble signifier "aussi bien en réalité que selon les noms qu'on lui donne". GALIEN explique "selon l'opinion reçue".

Traduction Ch. 4

"Le corps de l'homme contient en lui du sang, du phlegme, de la bile jaune et de la bile noire; ce sont ces éléments qui constituent pour l'homme la nature du corps; c'est à cause de cela qu'il souffre ou qu'il est en bonne santé. Le corps est en parfaite santé quand ces éléments sont bien proportionnés entre eux selon la composition, la forme et la quantité, et quand ils sont parfaitement mélangés. Il souffre quand l'un de ces éléments est en excès ou en déficit, ou est concentré à l'écart dans le corps sans être mélangé avec les autres. Car lorsqu'un élément se sépare et reste en lui-même, non seulement il est fatal que l'endroit d'où il s'est retiré devienne malade, mais aussi que l'endroit où il se trouve répandu éprouve de la douleur et de la souffrance par suite de l'excès. Effectivement, lorsqu'un des constituants s'écoule hors du corps plus que la quantité qui était en excès, l'évacuation provoque de la douleur. Si à l'inverse, c'est vers l'intérieur que s'effectuent l'évacuation, le déplacement et la séparation, il est tout à fait normal que cela provoque chez l'homme un douleur double, conformément à ce qui a été dit, et à l'endroit d'où il vient, et à l'endroit où il se répand en excès".

Commentaire

Contre les théories monistes, c'est notre auteur qui expose le plus systématiquement la théorie hippocratique des quatre humeurs (sang, pituite, bile jaune, bile noire). La médecine hippocratique est toute entière basée sur la distinction de ces quatre humeurs, qu'elle considère comme un fait d'expérience. La bile noire est la sécrétion du pancréas; la pituite, ou phlegme, est la lymphe, les sérosités, le mucus nasal ou intestinal, la salive.

La crase désigne le juste mélange des humeurs dans le corps.

Platon utilisera, en l'adaptant, ce modèle dans le Timée. Le sang doit sa couleur rouge à la coupure faite par les polyèdres de feu entre les polyèdres d'eau qu'il imprègne de sa couleur (80 e); il forme des fibres (ines) qui sont distribuées dans le sang de manière qu'il y ait une exacte proportion entre les éléments légers et les éléments épais (85 c); ces fibres sont entourées de sérum (ikhôr): quand ce sérum provient du sang, il est doux (83 c). Le sang réchauffe les canaux qu'il traverse (79 d); il a un rôle nourricier; il transmet les impressions sensibles (67 b).

La bile se présente sous deux variétés, jaune et noire. La bile noire provient de la liquéfaction des parties très vieilles de la chair noircies sous l'action d'un échauffement prolongé; elles deviennent amères et sont nocives pour la partie encore saine du sang; elles deviennent acides quand les parties amères sont amenuisées. La couleur jaune se joint à l'amertume quand le feu de l'inflammation dissout aussi de la chair jeune (83 b-c). La pituite est une des quatre humeurs fondamentales de la médecine de Platon, comme chez Hippocrate. La sérosité qui provient du sang est douce; celle qui provient de la bile noire et acide est nocive, surtout lorsque la chaleur la mélange au liquide salé (c'est la pituite acide). Lorsque la chair tendre et neuve est dissoute avec de l'air qui y fait des bulles, en s'entourant de liquide, il y a pituite blanche (83 d).

Pour Platon, les causes générales des maladies sont:

1° l'excès et le manque contre nature des quatre éléments;

2° ou bien leurs déplacements;

3° qu'une variété d'un élément prenne la place de celui qui naturellement devrait être présent;

4° quand l'ordre des processus s'inverse (Timée 82-83).

On peut grouper les maladies sous quatre chefs:

1° celles qui sont causées par la liquéfaction de la chair;

2° par le manque ou l'arrivée massive d'air dans le corps;

3° par les troubles de la sérosité;

4° par la bile.

On obtient finalement le système suivant:

Feu

Eau

Air

Terre

chaud

humide

froid

sec

bile jaune

sang

phlegme

bile noire

fièvre continue

fièvre tierce

fièvre quotidienne

fièvre quarte

La pathologie platonicienne a été effectivement utilisée, et sa thérapeutique se rattache, dans les grandes lignes, à la thérapeutique d'Hippocrate: rechercher une vie hygiénique plutôt que recourir à des médications compliquées.

Chapitre Ch. 5

"J'avais donc promis de montrer que les éléments que je considère comme constituants de l'homme sont toujours la même chose, à la fois selon l'usage reçu et selon la nature; et j'ai dit que ces constituants sont le sang, le phlegme, la bile noire et la bile jaune. En premier lieu, je soutiens que les noms de ces constituants, selon l'usage reçu, sont parfaitement distincts et qu'aucun d'entre eux n'a le même nom que les autres, et ensuite que, selon la nature, leurs essences sont bien séparées, le phlegme ne ressemblant en rien au sang, le sang à la bile, ou la bile au phlegme. Comment en effet pourraient-ils se ressembler, quand leur couleurs n'apparaissent pas semblables à la vue, ni leur toucher à la main. En effet, ils ne sont pas également chauds, ni froids, ni secs, ni humides. Dès lors, il est nécessaire, puisqu'ils diffèrent tellement l'un de l'autre par l'essence et la puissance, qu'ils ne peuvent pas être un, s'il est vrai que le feu et l'eau ne sont pas un. Par les arguments suivants on pourra reconnaître que tous ces éléments ne sont pas un, mais que chacun d'entre eux a sa propre nature et sa propre force. Si en effet on donne à un homme un remède qui fait sortir le phlegme, il vomira du phlegme; si on lui donne un médicament qui agit sur la bile, il vomit de la bile. De la même manière, on purge la bile noire en donnant un médicament qui agit sur la bile noire. Et si on fait une blessure au corps de manière à provoquer une plaie, il en coulera du sang. Et cela se produira n'importe quel jour et n'importe quelle nuit, hiver comme été, tant qu'il sera capable de prendre et de relâcher son souffle, ou jusqu'à ce qu'il soit privé de l'un de ces éléments qui le constituent. Mais les éléments dont on vient de parler lui sont constitutifs. Comment en serait-il autrement ? Premièrement il est évident que l'homme, aussi longtemps qu'il vit, a toujours en lui-même tous ces éléments, ensuite qu'il est né d'un homme qui les a tous en lui, qu'il a grandi dans un être humain qui possède tous les éléments que je mentionne preuve à l'appui."

Commentaire

Selon l'auteur, le langage est une institution qui relève de la coutume, mais il est difficile de penser que cette coutume soit ici considérée, comme par certains sophistes, comme l'antonyme absolu de la nature. Il faut admettre que sa conception du langage reste réaliste dans une certaine mesure.

 

Date de dernière mise à jour : 08/11/2012

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