Chute de Mycènes

logo-ruine.gif      La fin du monde mycénien

«Si le hasard d’une bataille ruine un État,
c’est qu’il y avait une cause générale qui faisait
que cet État devait périr par une seule bataille»
Montesquieu.

            Vers 1200 av. J.C. (fin de l'HR IIIB = Myc.Réc.B), on constate des traces de destruction ou d'abandon dans près de 400 villes et palais mycéniens. Pylos est mise à sac et incendiée vers 1200; la citadelle de Gla en Béotie est démolie; Iolkos mise à sac et incendiée entre 1200 et 1150; Tirynthe après 1200; à Mycènes les maisons extérieures sont détruites avant 1200, une deuxième destruction a lieu vers 1200 et le palais est pillé et détruit vers 1120.

            Comment expliquer ces destructions ? Plusieurs hypothèses s'affrontent:

1°- arrivée de nouvelles populations (les Doriens de la tradition grecque),
2°- troubles que connaît la Méditerranée à cette époque (les Peuples de la mer),
3°- lent déclin économique,
4°- révoltes des populations locales supportant mal le pouvoir de plus en plus exigeant des rois,
5°- querelles dynastiques (cf. les légendes des Atrides).

Les Doriens

            Les Grecs anciens, et l'historiographie moderne, ont longtemps considéré que la chute de Mycènes était due aux Doriens, population descendue du nord, d'Europe centrale, berceau de toutes les populations indo-européennes.

            Cette explication permet de rendre compte de plusieurs faits : les destructions violentes dues à la main de l'homme que l'on observe, la différenciation dialectale de l'époque historique, la récession économique et culturelle des Dark ages.

            Mais cette explication suscite autant de problèmes qu'elle en résout.

            Malgré les destructions, l'artisanat mycénien continue, et de la céramique est exportée jusqu'en Syrie, et certains sites (Tirynthe, Mycènes) sont encore occupés pendant près d'un siècle, avant d'être abandonnés définitivement vers 1100 av. J.C.

            Dans l'historiographie traditionnelle, les Doriens auraient apporté en Grèce le fer et une vie communautaire de guerriers. Or vers le milieu du 11ème siècle, les Grecs vont s'établir en Asie mineure et entrent en relation avec l'Orient. Ils y découvrent la métallurgie du fer. Les Doriens n'ont rien à faire dans ce phénomène. C'est plutôt Chypre qui a joué un rôle de relais. Quant aux pratiques communautaires d'une société guerrière, elles sont une construction moderne à partir du mirage spartiate (Mossé (Points 74) pp. 25-29).

            D'après certains documents archéologiques, les Doriens semblent venus du Caucase ou du sud (Amouretti-Ruzé pp. 39-40). Ou s'ils sont venus du nord, ils semblent venus de tout près, d'Épire probablement, et non d'Europe centrale. Malheureusement nous n'avons aucune trace archéologique des Doriens, en route ou installés (Finley pp. 26 sqq.)

            Les tablettes de Pylos attestent que le palais contenait encore beaucoup d'or, d'argent et d'ivoire. Les fouilles archéologiques ont amené au jour beaucoup de vases, pithoi et amphores à vin et à huile; les fresques sont très riches. Les dernières années du palais attestent donc une grande prospérité. On a la même impression à Thèbes (Mylonas, Mycenae pp. 218 sqq.)

            Les fouilles montrent cependant pour l'ensemble de la Grèce mycénienne un appauvrissement général et un rapide déclin démographique (tombes moins nombreuses et moins riches), mais pas de trace archéologique d'une civilisation dorienne remplaçant une civilisation achéenne (Mossé (Points 74) p. 25). La même culture continue donc, quoique moins riche, moins puissante. Rien ne prouve l'apparition d'un art ou d'une culture nouvelle dans l'aire mycénienne (Mylonas, Mycenae pp. 229 sqq.)

            Il semble finalement que le problème de la chute du monde mycénien doit être dissocié de celui des Doriens (Amouretti-Ruzé p. 44).

            La simple évolution linguistique peut expliquer la différenciation dialectale qui a suivi la chute de Mycènes (Finley pp. 26 sqq.). Cette différenciation linguistique peut aussi être due à une différenciation sociale qui a eu lieu sur place, sans qu'on ait besoin de supposer une invasion, d'ailleurs difficile à cerner par l'archéologie (Chadwick). Les Doriens ne sont que des Grecs parlant un dialecte différent des Achéens, ils n'ont pas imposé leur domination à la place des palais; quand ils restaient sur place, ils se fondaient dans la population locale (Mossé pp.26-7).

            Les Doriens sont peut-être la classe inférieure de la société mycénienne, ce qui expliquerait la prise des murailles cyclopéennes (Taylour p. 162). Quant à la Porte des lionnes de Mycènes, construite vers 1250, ce n'est pas sous la pression d'un ennemi soudain apparu que l'on bâtit quelque chose d'aussi imposant; cette construction dénote au contraire une certaine confiance en soi, une certaine force sûre d'elle-même.

            Pourtant un fait demeure: la civilisation achéenne a été détruite.

            Dans ce contexte, les tablettes OKA apportent un éclairage intéressant. Il s'agit d'un ensemble de cinq tablettes (An 657, 656, 519, 654, 661) provenant du palais de Pylos /vers 1200 av. J.-C.). Ces tablettes présentent un texte continu en plusieurs paragraphes, qui ont tous la même structure :

* 1 nom de personne au génitif (commandant en chef) ;
* le mot o-ka "secteur, unité, commandement", suivi d'un nom de lieu (siège du P.C.) ;
* 3 à 8 noms au nominatif (certains sont connus par d'autres tablettes ; il peut s'agir d'officiers ou de responsables politiques locaux) ;
* 2 à 3 mots indiquant l'origine ou le lieu de stationnement de l’unité ;
* l'idéogramme "soldats" suivi d'un chiffre (en dizaines), compris entre 30 et 110 ;
* le nom d'un des six corps constituant l'armée pylienne :
                        - o-ka-rai (?) ;
                        - u-ru-pi-ja-jo (?) ;
                        - i-wa-so : indication de l’origine ;
                        - ko-ro-ku-rai-jo : idem ("de Krokylè") [cf. les "Suisses"] ;
                        - ku-re-we : type d'armes ("cuirassiers") ;
                        - ke-ki-de : type d'armes ou habillement.
* suit souvent la mention metaqe pei eqeta ("et avec lui le comte") avec un nom au nominatif (le nom du "comte") et parfois un nom au génitif (patronyme ou origine).

Pour la tablette Py An 657, on peut restituer le texte suivant :

Ainsi les veilleurs gardent les régions côtières :

- Commandement de Maleus à Owitono ;
(officiers:) Ampélitawon, Orestas, Etéwas ;
(des villages) de Koki, de Suwerowi, d'Owitono: 30 (soldats‑)okhara.

- Commandement de Nedwatas d'Ekhémé ;
• (officiers:) Amphiéta, Marateus, Taniko ;
(au poste d') Aruwote, 20 (soldats-)kekide (du village) de Kyparissia ;
(au poste d') Aithaleus, 10 (soldats-)kekide (du village) de Kyparissia ;
et avec eux le comte de Koki, Aériphoitas ;
• (officiers:) Elaphos, Riménè ;
30 (soldats-)okhara (du village) d'Owitono,
et 20 (soldats-)kekide en provenance d'Apuka ;
et avec eux le comte Aikota.

 

            Ces cinq tablettes nous présentent donc en détail le plan de mobilisation générale de l'armée pylienne pour défendre la côte occidentale du Péloponnèse. Celle-ci est divisée en 10 secteurs aux ordres d'un officier supérieur, assisté de plusieurs subordonnés. Le contingent, plus de 800 hommes, est divisé en petites unités de dix hommes, très mobiles. Certains effectifs sont recrutés sur place, comme à Owithnos. Cela représente un effectif faible étant donné la longueur des côtes à défendre (env. 150 km). Mais on remarque que les secteurs les plus dangereux, propices à un débarquement (baie de Navarin), sont mieux défendus. Toutefois cet effectif est très insuffisant pour s'opposer efficacement à un débarquement massif. Son rôle devait se borner à l'observation et à la surveillance. D'autres tablettes de Pylos font mention de rameurs, (environ 600, ce qui représente l'équipage d'une vingtaine de bateaux), qui devaient sans doute accomplir des missions préventives en mer, contre des pirates par exemple.

            Quant à l'eqeta, il s'agit peut-être d'un officier chargé d'effectuer les liaisons entre le QG et les PC locaux ; il se déplaçait sans doute en char. Sa mission ne consistait certainement pas à informer le GQG du débarquement ennemi (un feu eût suffi), mais à indiquer avec précision le nombre et la nature des troupes de débarquement afin de gérer au mieux l'envoi des troupes de renfort.

En plus de renseignements très intéressants sur l'organisation de la défense du territoire de Pylos, - en relevant toutefois la faiblesse des effectifs - on apprend surtout que l'ennemi était attendu par l'ouest, voire du sud, et qu'il venait de la mer. Cela n'a donc rien à voir avec une invasion massive, du nord, par voie de terre. Il ne s'agit donc pas des traditionnels envahisseurs doriens ! Comme le fait remarquer M.I. Finley[1], la thèse selon laquelle le monde mycénien fut détruit par les Doriens est de plus en plus controversée.



[1]      Les premiers temps de la Grèce (Paris 1973), p. 80 n. 3.

Les Peuples de la mer

            L'artisanat mycénien dépendait des matières premières importées (le cuivre de Chypre, l'étain d'occident) ; il ne pouvait qu'y avoir problème si ces sources venaient à se tarir. D'autre part l'approvisionnement en blé de Mycènes dépendait des importations. Or la Méditerranée, auparavant assez calme, est troublée à partir du 13ème siècle par les Peuples de la mer (Edey p. 136). En 1225 et 1183, l'Égypte fut ravagée par les "Peuples de la mer", dont des textes égyptiens nous donnent les noms : Philistins (sans aucun doute originaires de l'Anatolie) et Lyciens. Des Achéens (probablement de Crète ou d'Asie) en faisaient aussi partie. Ces dates correspondent exactement avec la destruction du palais de Pylos. D'autre part, après avoir contourné le Péloponnèse, ils venaient, pour les Pyliens, du sud. Enfin les raids des "Peuples de la mer", qui ont aussi ravagé tout le bassin oriental de la Méditerranée, le plus proche de leur lieu d'origine, ont dû porter un coup sévère au commerce mycénien avec Chypre, ce qui permet d'expliquer la raréfaction de certaines matières premières que l'on constate dans certains inventaires de palais.

            La civilisation mycénienne disparaît donc à cause d'un lent étouffement: suite aux difficultés de communication, il se produit une stagnation du commerce mycénien, suivie d'une récession économique.

            Dans ce contexte morose, les maîtres du palais prennent certaines précautions : renforcement des fortifications vers 1250 ; contrôle strict de l'approvisionnement devenu plus difficile ; exigences plus grandes face aux groupes producteurs, ce qui entraîna des tensions internes (Edey p. 138), et peut-être une révolution sociale (thèse d'Andronikos). Mais comment expliquer 397 révolutions sociales ?

            Mais les faits ne se sont pas déroulés partout de la même manière. Pylos semble avoir été détruite par des bandes de pirates, Mycènes surprise par de petites bandes de maraudeurs. En effet, à l'extérieur du rempart, la "maison du marchand d'huile" était remplie de réserves au moment de l'incendie: l'événement a donc été inattendu (Mylonas pp. 218 sqq.)

            Les Doriens n'ont donc pas détruit la civilisation mycénienne. Celle-ci était déjà dans la phase finale de son déclin, suite aux excès mêmes du système palatial pour faire face aux difficultés dues à la raréfaction des voies de commerce. En effet, c'était une société guerrière et entreprenante, poussée à l'expansion; tant que cela a pu se déverser sur une frontière, la prospérité est allée grandissante; mais une fois atteintes les régions les plus lointaines, quand de nouveaux far west ne pouvaient plus absorber l'excédent de vitalité, peut-être aussi de population, il y eut une crise intérieure.

           Il faut donc plutôt admettre (Mylonas, Mycenae pp. 229 sqq.) une lente infiltration, dans des Etats féodaux très affaiblis, et ayant perdu beaucoup de leur culture du fait de la disparition des clients riches, de petites bandes qu'à défaut de connaître leur véritable nom nous continuerons d'appeler Doriens; leur lente assimilation produisit une nouvelle population, faisant disparaître les anciens cadres de la société, aboutissant à une nouvelle société avec de nouvelles structures.

Bibliographie

C. Mossé : La Grèce archaïque d’Homère à Eschyle ; Paris, Seuil, 1984 (Points Histoire H74).
M.I. Finley : Le monde d’Ulysse ; Paris, Seuil, [1969] (Points 213).
M.I. Finley : Les premiers temps de la Grèce. L’âge de bronze et l’époque archaïque ; Paris, Maspéro, 1973.
La Grèce ancienne
 ; Paris, Seuil, 1986 (Points Histoire H87).
H. van Effenterre : Mycènes, vie et mort d’une civilisation ; Paris, Errance, 1985.
J. Chadwick : Le déchiffrement du linéaire B ; Paris, Gallimard, 1972 (Bibliothèque des Histoires); pp. 158-165.
J. Chadwick : Die mykenische Welt (Stuttgart 1979), pp. 230-239 ; 55-70 (toponymie); 83-93 (onomastique).
S. Hiller - O. Panagl : Die frühgriechischen Texte aus mykenischer Zeit (Darmstadt 1976), pp. 117-125 ; 245-256 (onomastique) ; 265-268 (toponymie) ; 285-286 (sur eqeta).
P. Ducrey : Guerre et guerriers en Grèce antique (Paris 1986), p. 30.
E. Vermeule : Greece in the Bronze Age (Chicago 1964), p. 345 n. 3.
T.B.L. Webster : La Grèce de Mycènes à Homère (Paris 1962), p. 28.

Date de dernière mise à jour : 21/11/2012

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