La civilisation des édicules

« Découvertes récentes sur le culte aniconique des habitats ruraux de la civilisation des édicules »


article de Michel Wiedemann, dans Le Monde du 2 oct. 1983 ...

Les fouilles qu’on a pu faire dans diverses régions de l’Europe occidentale ont révélé l’ample diffusion territoriale d’une culture rurale, dite des édicules, qui constituait pour les archéologues l’une des plus grandes énigmes du siècle. Des découvertes récentes nous permettent désormais d’éclairer de vastes pans de cette civilisation peu connue.

Ces petits édicules de pierre ou de brique, dont nous verrons plus loin la typologie, témoignent d’une large diffusion, de l’Espagne à la Grèce, avec une densité décroissante à mesure qu’on remonte vers le nord de l’Europe. On n’en trouve que peu de vestiges en Écosse, rien du tout en Scandinavie, ni dans les pays riverains de la Baltique, ni plus à l’est vers la Sibérie. Les plus fortes densités s’observent autour du bassin méditerranéen. Mais la localisation plus précise de ces édicules est singulière : aucun n’a été retrouvé dans les alentours ni à l’intérieur des grands immeubles de plusieurs étages si caractéristiques des grandes cités. Les édicules en question voisinent toujours avec une maison de taille moyenne, comprenant entre cinq et dix pièces, dont la superficie oscille entre 80 et 200 mètres carrés. Ils sont le plus souvent isolés au milieu d’un jardin entouré d’une clôture, et placés du côté opposé à la rue.

Niches pour chiens ou fours à pain ?

L’un des premiers découvreurs, le professeur Hsing Le de l’université du Yunan, pensait qu’il s’agissait de niches pour chien (1), mais cette hypothèse a été réfutée à notre avis par la savante démonstration du docteur A. Tletochibrac, du Centre quechuan de la recherche scientifique, qui a réuni des arguments dont la convergence ne devrait plus laisser de doutes (2) :

- Les diverses races de chiens nécessiteraient des niches de dimensions différentes, alors que les édicules ne dépassent jamais 1 mètre carré ; les plus gros chiens n’auraient donc pu y trouver place. D’autre part, la prétendue niche n’est jamais au niveau du sol, mais comporte une surface horizontale à une hauteur comprise entre 40 et 95,5 centimètres, ce qui est bien trop élevé pour de petits animaux ;

- Aucune trace d’occupation canine n’a été relevée aux époques où les maisons voisines étaient habitées, alors que l’analyse chimique et palynologique des coprolithes avait permis d’établir la race, l’âge, les maladies et le dernier menu des chiens nichés au Louvre dans les sarcophages du Bas-Empire romain lors d’une grève des gardiens qui ne dura que vingt mois ;

- Enfin, le sol des édicules est toujours couvert de cendres et de charbon de bois ou porte au moins des traces de combustion qui ne s’accordent pas avec la finalité proposée par le professeur Hsing Le pour ces constructions.

Le docteur A. Tletochibrac avait d’abord suggéré de voir dans ces édicules des fours à pain, éloignés des habitations en raison des risques d’incendie. Mais il concluait son second ouvrage par une interrogation qui devait le troubler longtemps encore : comment expliquer que ces fours rustiques n’avaient pas de porte ? On n’a jamais vu en effet ni porte, ni gonds, ni rainure, ni dispositif de fermeture quelconque, alors que les maisons voisines étaient protégées par des dispositifs très perfectionnés (3).

Ayant bénéficié du concours de l’UNESCO pour étendre sa campagne de fouilles, le docteur A. Tletochibrac compléta la typologie des édicules et proposa, avec quelle louable prudence !, de nouvelles interprétations. Il avait remarqué que, dans 82 % des cas, l’ouverture de l’édicule fait face à la maison, laquelle peut avoir les orientations les plus diverses. La disposition des sites, les accidents du relief, suffisent à expliquer les déviations des 18 % restants. D’autre part, une datation au carbone 14 de cinquante échantillons prélevés dans des édicules répartis d’un bout à l’autre de l’aire méditerranéenne avait donné des résultats remarquablement concordants : ces feux datent tous des années 1984 ± 30 ans. L’analyse de la thermoluminescence des briques et des pierres des parois léchées par le feu aboutissait à un chiffre concordant, mais avec une marge d’erreur plus importante : 1950 ± 100 ans (4). Le docteur A. Tletochibrac en concluait que :

La construction simultanée de ces édicules dans les jardins de maisons du même type sur une aire qui transcende les frontières nationales et les frontières linguistiques est l’indice d’un mouvement social fulgurant qui s’est répandu transversalement par rapport aux structures sociales existantes, comme l’avaient fait le christianisme et le bouddhisme à leurs débuts.

Quelle religion ?

La répartition rurale ou du moins faubourienne de ces édicules permet d’y voir la trace d’un culte agraire pour une divinité aniconique à qui l’on offrait des sacrifices de viande et de graisse. Cette religion apparue subitement avait pris une extension étonnante dans les classes populaires qui habitaient les campagnes et les lisières des cités sans arriver à convertir les classes supérieures qui dominaient le centre des villes du haut de leurs tours. La construction des édicules semble avoir cessé aussi vite qu’elle avait commencé soit par l’effet du cataclysme qui aurait ruiné cette société soit par l’effet de mutations culturelles dont les causes demeurent problématiques.

Il faut bien convenir que l’usage religieux de ces édicules a fait l’objet des plus vives controverses lors des trois congrès qui leur ont été consacrés par la Fédération des sociétés archéologiques de Guyane. L’argument le plus pertinent en faveur de cette hypothèse est l’archaïsme relatif du système de crémation. On a retrouvé en effet, dans les maisons voisines, des fours à charbon, à gaz, à électricité, et même à micro-ondes, et on a peine à concevoir que des Européens aient pu se servir quotidiennement d’un four aussi primitif alors qu’ils disposaient de moyens plus perfectionnés et plus propres à l’intérieur des maisons. La faiblesse des traces ignées dans la plupart des édicules incite plutôt à y voir les autels d’un culte qui se célébrait seulement en quelques occasions solennelles.

L’archaïsme technique est un trait général bien connu des religions d’Europe occidentale. N’a-t-on pas établi récemment que, vers la fin du vingtième siècle, on employait encore des bougies dans l’éclairage des temples et de leurs statues anthropomorphes, alors que tous les autres édifices publics ou privés étaient éclairés par de l’électricité nucléaire ? Le décalage technique entre les édicules et les maisons environnantes était assurément un fait parallèle. Quoi qu’il en soit, le deuxième congrès archéologique guyanais décidait de suivre la proposition faite par le docteur A. Tletochibrac de dénommer cette civilisation la subculture des édicules crématoires. Restait pendante, à la mort de l’illustre savant, la question de la destination du culte célébré dans ces édicules.

Mais voici que, cinquante ans après sa première publication sur le sujet, les intuitions de l’archéologue péruvien ont été confirmées par des découvertes aussi remarquables qu’inattendues. Il y a deux ans, les membres d’une mission ethnographique trobriandaise longeaient à pied la côte de l’Atlantique en remontant vers le nord. L’archéologue Oup Sassa heurta en marchant un corps dur à peine recouvert par le sable. C’était le toit d’une maison, que la dune, se déplaçant vers l’intérieur des terres par glissements insensibles ou par effondrements de pans entiers, avait engloutie avec tous ses habitants, comme le Vésuve avait enseveli Pompéi et Herculanum. Les habitants avaient été surpris par la mort au cours d’une cérémonie du culte des édicules crématoires. Ils étaient debout en cercle autour de l’édicule, tenant dans la main droite une lance de fer garnie de viande qu’ils allaient à tour de rôle porter à l’autel pour la crémation rituelle. Mais la maison des sables a surtout livré des témoignages épigraphies qui permettent de la dater et de lever le voile d’obscurité qui recouvrait le culte des édicules crématoires. La maison avait sur son pignon une plaque de céramique portant une inscription en lettres romaines : Villa Sam Suphy MCMLXXIII, et l’édicule une autre du même style, qui portait seulement : Barbecue.

Le problème se transportait de l’archéologie à la linguistique. On ne dispose que de très rares témoignages sur la langue de ce pays qui s’est appelé Guyenne. Malgré la ressemblance des noms propres, les linguistes guyanais ont abandonné tout espoir de rattacher son parler à la famille des langues amérindiennes de Guyane. A l’appel international lancé par le Courrier de l’UNESCO dans son précédent numéro, une prompte réponse est venue de l’école linguistique de Bamako : les inscriptions aquitaines ont été déchiffrées grâce aux livres du Trésor de Salkoko. C’est dans ce village isolé du nord du pays, à 50 km à l’est de Gnefideh, que le parler aquitain s’est conservé dans une population misérable demeurée à l’écart des bouleversements de la planète. Le français y est transmis avec un soin jaloux par la confrérie politico-religieuse des Zak-Reddjès qui l’emploie comme langue secrète dans des cérémonies initiatiques. Les Zak-Reddjès sont persuadés que c’est la langue des dieux, et conservent comme livres sacrés un lot d’ouvrages pris à la bibliothèque universitaire de Bordeaux par un étudiant malien qu’ils vénèrent comme le prophète de leur religion. Ils disposent également de plusieurs copies manuscrites d’un commentaire de deux livres sacrés intitulés Cours de Hausser (5). C’est à ces conditions sociales exceptionnelles et à la sécheresse du climat que l’humanité doit la conservation d’un spécimen du Petit Robert de 1973 portant la marque de la bibliothèque de Bordeaux, qui semble le seul lexique connu de la langue du pays. Malheureusement ce précieux ouvrage, manipulé pendant plusieurs générations, a subi des dommages irréparables, que la sagacité des linguistes de l’école malienne s’efforce de compenser, en s’appuyant sur les redondances et sur la circularité inhérentes à ce genre de répertoires. Une déchirure fâcheuse nous prive sans doute à jamais de la définition du mot barbecue, qui figure au bas du folio 145b, mais ce qu’on peut y lire donne déjà la clef de l’énigmatique culte des édicules crématoires :

Barbecue [baRbekju (ky)] N.M. (1954 ; nom angl. (1661) de l’esp. Barbacoa, haïtien. V. Barbaque.)

1954 est la date d’apparition du mot, qui coïncide très exactement avec la datation au carbone 14. N.M. veut sans doute dire nom magique, et la suite peut s’interpréter facilement : nom anglais apparu en 1661 de l’esprit Barbacoa haïtien. On n’a rien pu tirer de l’autre inscription. Villa Sam Suphy doit être un nom propre d’origine allogène, vraisemblablement anglaise ; il n’est pas indifférent de remarquer que l’inscription a été découverte dans une zone maritime ouverte aux influences extérieures. Le culte de Barbacoa fut importé de Haïti en Angleterre par les esclaves que les Anglais avaient amenés à leur service. On sait que, plusieurs siècles après, les descendants de ces esclaves se révoltèrent, et il est vraisemblable que les survivants, chassés par une répression féroce, s’enfuirent dans les pays d’alentour, principalement dans les régions chaudes dont le climat rappelait leur pays d’origine, et qu’ils y implantèrent leur culte. Le nom de l’esprit Barbacoa était devenu lors de leur long séjour en Angleterre Barbecue, et c’est sous cette forme qu’il se répandit à travers l’Europe.

Les hypothèse du docteur A. Tletochibrac sont donc confirmées par les résultats de la mission trobriandaise et par l’interprétation des inscriptions que l’on doit à l’école linguistique malienne : les édicules crématoires caractéristiques de cette civilisation sont bien des autels d’un culte rural pratiqué par une population allogène qui apporta d’Angleterre dans les régions méridionales de l’Europe le culte haïtien de l’esprit Barbacoa, amateur de viande. Il n’y a qu’à se féliciter de ce bel exemple de coopération internationale, qui, en découvrant un pan entier du passé, révèle l’importante contribution des peuples immigrés à la civilisation européenne des années qui ont précédé la troisième guerre mondiale panatomique.

Notes

(1) Hsing Le, « La civilisation des chiens en Europe occidentale, XIX-XXe siècles » in Revue de l’institut d’européologie de l’université du Yunan, 15e année, vol. XXXIII, pp. 905-978. L’auteur avançait l’idée que les véritables maîtres de ces habitats étaient les chiens, qui occupaient, selon lui, le petit pavillon au milieu du jardin, et que les bâtiments plus importants qui le séparaient de la rue étaient les dépendances destinées aux serviteurs de ces animaux sacrés. Cette hypothèse, fondée sur de nombreuses analogies avec le culte du chat dans l’Égypte antique et celui du porc chez les Papous contemporains, a encore maints défenseurs. Voir l’article le plus récent sur la question de M. Hubertus Toll von Schadenfreunde, in Wah Wah, an international quarterly of comparative canidology, Université of Samoa, no. 2561, pp. 1-35, « About the Western European country-kiosks ». Qu’on ne s’étonne pas de voir ce jeune savant d’origine allemande publier ses travaux sous l’égide de l’université de Samoa. Ne pouvant obtenir de moyens de travail dans son pays, il a profité d’une bourse que les autorités samoanes mettent à la disposition des meilleurs étudiants de l’Ancien Monde ; séduit par ces facilités, il s’est fixé dans ce pays, dont il a pris la nationalité et adopté la langue. Nous n’avons malheureusement pas accès au reste de sa production scientifique, écrite en samoan.

(2) In Actes du IVe colloque international d’archéologie européenne, Mexico, vol. 18, pp. 225-238.

(3) Tletochibrac (Attahualpa), Investigaciones sobre los hornos europeos, Lima, CQRS, series hispanica, vol. 228, p.

(4) Cette approximation due aux méthodes de mesure encore très rustiques du laboratoire fondé à Nouméa par M. Schvoerer n’a pu être réduite par des mesures ultérieures sur des instruments plus perfectionnés, les filles du savant s’étant emparées des échantillons pour dessiner les cases du jeu de marelle. Se repentant bien plus tard de ce péché de jeunesse, ces demoiselles devenues nonagénaires ont offert récemment la caisse contenant le reste des précieux échantillons aux collections de l’Académie néo-calédonienne des inscriptions et belles-lettres, où nous avons pu les voir exposés. Cf. le catalogue « Briques et carrelages de fours européens », Musée néo-calédonien des arts et traditions d’Europe, Nouméa.

(5) Les étymologistes de Bamako n’ont pas encore pu élucider le sens de ce mot, dont la parenté étymologique avec le nom du peuple Haoussa est pourtant évidente.

 

Date de dernière mise à jour : 25/11/2012

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