Poètes élégiaques
traduits parTyrtée de
Sparte
Le
fragment 1 nous apprend que Tyrtée, avant
Solon, avait écrit un poème intitulé Eunomia
(le bon gouvernement) à l’occasion de la
seconde Guerre de Messénie (2e moitié du VIIe
siècle),
époque où riches et pauvres s’affrontaient dans des soulèvements
civils.
L’édition utilisée ici : M. L. West, Delectus ex
iambis et elegis
Graecis, Oxford, Clarendon, 1980
(réimpr.).
Après
11
vers récupérés dans un papyrus très fragmentaire (une dizaine de
lettres au
plus par vers), les 4 vers suivants concordent avec un fragment
sauvegardé par
Strabon :
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Car le fils de Cronos, l’époux
d’Héra bien couronnée,
Zeus lui-même donna la ville aux
Héraclides ; Avec eux nous avons quitté
Erinéos ventée
Et sommes arrivés dans l’île de Pélops. |
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Strabon
nous apprend que les Spartiates sont
venus au Péloponnèse après avoir séjourné en Béotie (Erinéos se trouve
au nord
de cette région, en Doride). Ils participent au « Retour des
Héraclides », c’est-à-dire des descendants d’Héraclès qui,
selon la
légende, ont chassé du Péloponnèse les descendants d’Agamemnon et
occupé
l’Argolide, la Laconie et la Messénie. Ils sont à l’origine des Doriens
Selon
Plutarque (Vie
de Lycurgue,
6, 7-10), les rois de Sparte Polydore et Théopompe ajoutèrent à la
constitution
spartiate un article permettant aux anciens et aux chefs suprêmes de
suspendre
la séance si le peuple prenait des décisions peu conformes à leurs
vues. Ils
persuadèrent les Spartiates que cette disposition provenait d’un ordre
d’Apollon reçu à Delphes (Pythô), comme le dit Tyrtée :
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Ils écoutèrent Phoïbos et de
Pythô ramenèrent
Les prophéties du dieu et ses parfaits
propos : « Que les rois honorés
des dieux conseillent en premier,
Eux qui ont le souci de la charmante Sparte, Ainsi que les
anciens ; qu’ensuite les hommes du peuple,
Confirmant leurs avis par de justes décrets, Prononcent des mots nobles et
pratiquent la justice,
Sans donner des conseils tordus à notre
ville ; Et que le peuple obtienne la
victoire et la puissance. »
Ainsi l’a proclamé Phoïbos pour la cité. |
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A Théopompe, notre roi aimé des
dieux,
Par qui nous avons pris la vaste Messénie, Région fertile à labourer,
fertile à cultiver :
Pour elle ont combattu durant dix-neuf années Avec acharnement des soldats
pleins d’un grand courage,
Les pères de nos pères ; pourtant, la
vingtième, Leurs ennemis ont délaissé
leurs opulents terrains
Et ont fui des sommets du haut mont de l’Ithôme. |
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Le
mont Ithôme, qui domine Mavrommati
(l’ancienne Messène), culmine à environ 800 mètres
d’altitude ; il est
visible de loin. Théopompe fut l’un des deux rois de Sparte durant
presque un
demi-siècle, au milieu du VIIIe siècle avant J.-C. Il dirigea la
première
Guerre de Messénie à la fin de son règne. On a vu dans le fragment
précédent
qu’il avait limité les prérogatives des simples citoyens au profit du
Conseil
des anciens (Gerousia) et des rois.
Pausanias
(IV, 13, 7) date la première Guerre
de Messénie des années 744-724.
Les
Messéniens vaincus étaient asservis aux Spartiates. Parmi les divers
mauvais
traitements que ces derniers leur infligeaient, Tyrtée
rappelle :
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Comme des ânes accablés par des fardeaux, Ils livraient à leurs maîtres,
par une triste infortune,
La moitié des produits que leurs terres portaient. |
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Ils
devaient aussi, relate encore Pausanias (IV, 14, 4-5), participer,
vêtus de
noir, aux funérailles des rois et autres personnages officiels de
Sparte.
Tyrtée évoque cette contrainte dans ces vers :
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Et ils pleuraient leurs
maîtres, eux et leurs femmes ensemble,
Quand l’un d’eux subissait le dur sort de la mort. |
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Les
trois
longs morceaux qui suivent sont tirés d’un autre recueil, Hypothêkai
(Exhortations).
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Il est beau de mourir en
tombant parmi les premiers
Pour un soldat vaillant luttant pour sa patrie. Mais abandonner sa cité et ses
grasses campagnes
Pour devenir mendiant, c’est de tout le plus triste, Et se mettre à errer, avec sa
mère et son vieux père
Et ses enfants petits et sa fidèle épouse ; Il sera détesté de tous ceux
qu’il rencontrera,
Courbé sous la misère et l’odieuse
indigence ; Il déshonore sa famille et rend
laid son aspect ;
Le suivent le malheur et la honte partout. Si donc le vagabond ne jouit
plus d’aucune estime*,
Ni de l’honneur, ni lui ni sa postérité, Combattons avec cœur pour ce
pays et périssons
Pour nos enfants sans plus épargner notre vie**. Jeunes gens, combattez en
restant côte à côte ;
Ne provoquez ni la panique ni la fuite ! Mais donnez à vos cœurs un
courage fort et vaillant,
Renoncez à la vie en menant le combat ! Et ne fuyez pas en abandonnant
les plus âgés,
Dont les genoux déjà deviennent moins
agiles : Il est honteux de voir couché,
tombé au premier rang,
Un soldat plus âgé, en avant des plus
jeunes ; Sa tête est déjà blanche et sa
barbe chenue,
Il va rendre l’esprit, vaillant, dans la poussière, Tenant à pleines mains son
bas-ventre sanglant –
C’est un spectacle hideux et repoussant à voir – Et son corps mis à
nu ! Mais tout est correct pour le jeune
Tant qu’il porte la fleur de l’aimable
jeunesse : Il est pour les hommes
splendide, aimable pour les femmes,
Vivant, mais beau aussi tombé au premier rang. Mais que chacun, jambes
écartées, les pieds fixés au sol,
Tienne ferme en mordant ses lèvres de ses
dents ! |
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* Au début du vers 11, nous avons traduit la
correction εἰ
δ᾽.
** Pour plusieurs savants, ici commence un
nouveau
poème, ou l’on suppose une lacune.
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Allons ! Du
nerf ! Vous descendez d’Héraclès l’invincible ; Zeus ne détourne pas ses faveurs des Doriens*. Ne craignez pas la foule des soldats, n’ayez pas peur, Tenez vos boucliers droit contre ceux d’en face ! Méprisez votre vie, mais les noirs génies de la mort, Chérissez-les autant que les rayons du jour ! Vous savez les dégâts d’Arès qui fait jaillir les larmes, Bien instruits des effets de la guerre terrible, Vous vous êtes trouvés dans la débâcle et dans l’attaque, Et, jeunes gens, dans les deux cas jusqu’à l’excès. Car ceux qui ont l’audace, en restant près les uns des autres, D’aller au corps à corps et parmi les premiers, Ils meurent moins nombreux et protègent ceux de l’arrière ; Mais celui qui s’enfuit détruit tout son mérite. Jamais personne ne saurait mentionner les malheurs Subis par l’homme qui suivrait la lâcheté. C’est pitoyable de frapper dans le dos, par derrière, Un soldat qui s’enfuit dans le combat hostile ; Mais il est laid, le corps couché dans la poussière Frappé derrière au dos par la lance pointue. Mais que chacun, jambes
écartées, les pieds fixés au sol,
Tienne ferme en mordant ses lèvres de ses dents, En bas cuisses, mollets, et
poitrine et épaules
Couverts par le contour d’un large bouclier. Et que de sa main droite, il
brandisse une forte lance
Et secoue un panache effrayant sur sa tête ! Par des faits d’armes vigoureux
qu’il apprenne à combattre,
Sans éviter les traits, armé d’un bouclier, Mais s’approchant au corps à
corps, soit d’une longue lance,
Soit d’un glaive, qu’il blesse et tue son adversaire, Et debout, pied à pied,
bouclier contre bouclier,
Panache entre panache et casque contre casque, Torse contre torse, qu’il
combatte son ennemi
Tenant la garde de son glaive ou une lance. Et vous, soldats mobiles,
camouflés ici ou là
Sous votre bouclier, frappez avec des pierres, Lancez contre les ennemis vos
javelots polis,
En vous tenant tout près des guerriers bien armés. |
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*Voir le fragment 2.
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Je ne me rappellerais pas ni ne ferais mention D’un homme habile pour la course ou pour la lutte, Même s’il possédait la taille et l’ardeur des Cyclopes Ou qu’il dompte en courant Borée, le vent de Thrace, Ou qu’il soit bien plus élégant que Tithon le Troyen Ou plus opulent que Midas ou Cinyras*, Ou d’un rang plus royal que Pélops, le fils de Tantale, Ou qu’il ait la parole éloquente d’Adraste**, Ou la plus haute gloire, hormis l’élan pour la mêlée. Car un soldat n’est pas vaillant dans la bataille, S’il ne supporte pas de voir le carnage sanglant Et de blesser les ennemis, debout près d’eux. Tel est le vrai mérite et le meilleur prix chez les hommes, Le plus beau à gagner pour un jeune soldat. C’est un bien en commun pour la cité et pour le peuple Qu’un soldat bien campé qui tient au premier rang Fermement, sans jamais songer à la fuite honteuse, Risquant sa vie et exposant son cœur vaillant, Qui encourage de ses mots son voisin qui combat ; Oui, tel est le soldat vaillant dans la bataille. D’un coup il met en fuite les rudes rangs ennemis, Et son ardeur contient la houle du combat. Mais quand il tombe au premier rang, il sacrifie sa vie Et rend glorieux sa ville, son peuple et son père, Criblé de coups sur sa poitrine à travers sa cuirasse Et sur son bouclier bombé, sur le devant. Tous se lamentent sur son sort, les jeunes et les vieux, Et la cité entière est touchée par le deuil, Sa tombe et ses enfants sont distingués parmi les hommes, Et ses petits-enfants, sa famille à venir. Ni sa gloire éclatante ni son nom ne périront, Mais bien qu’étant sous terre, il devient immortel, Celui qu’Arès l’impétueux fait périr, le meilleur, En plein combat pour son pays et ses enfants. Mais s’il échappe au sort de la mort douloureuse Et s’il obtient par sa victoire un beau renom, Tous iront l’honorer, les jeunes et les vieux, C’est comblé de bonheurs qu’il s’en va chez Hadès, Agé, il resplendit parmi les citoyens, personne Ne songe à lui manquer de respect ni d’égards, Tous, dans les réunions, lui cèdent la place, aussi bien Les jeunes, les âgés que ses contemporains. Que chacun donc s’efforce avec courage d’accéder
A ce point de valeur, sans refuser la
lutte ! |
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* Borée : vent du nord, bise.
Tithon, ou Tithônos, est un frère de Priam,
fils de
Laomédon. Fort beau, il fut aimé de l’Aurore, qui lui procura
l’immortalité
sans la jeunesse éternelle ; il vieillit sous la forme d’une
cigale (voir Mimnerme, fr. 4).
Midas : ce roi de Phrygie obtint de
Dionysos que
tout ce qu’il toucherait se transformerait en or ; tenaillé
par la faim,
il dut se laver dans le Pactole, fleuve qui désormais charria des
paillettes
d’or.
Cinyras : premier roi de Chypre, il
fit exploiter
les mines de cuivre qui s’y trouvent et devint fort riche.
** Pélops : roi qui donna son nom au
Péloponnèse
– il en dominait la plus grande partie – et qui remit en vigueur les
Jeux
olympiques.
Adraste : roi d’Argos, célèbre pour
son
éloquence, qui attaqua Thèbes au côté de Polynice, frère et rival
d’Etéocle ; il est le seul des sept coalisés à avoir survécu à
l’expédition. Pélops et Adraste fournissent des exemples proches
géographiquement de Sparte.
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Ayant dans sa poitrine un cœur de lion furieux… |
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S’approcher du sommet du mérite, ou mourir… |
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Après six vers très
fragmentaires, le papyrus
de Berlin 11675 donne un passage presque intact.
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…nous protégeant de nos boucliers creux, Pamphyliens, Hylléens et Dymanes*, chacun à part, Tenant bien à la main nos lances meurtrières. Ainsi remettons tout à nos dieux immortels ; Sans hésiter, suivons les décrets de nos chefs ; Tous ensemble aussitôt, nous frapperons nos ennemis, Debout tout près des soldats armés de la lance. Terrible sera le fracas des armées opposées Qui heurteront leurs boucliers sur les boucliers ronds. Ils lanceront leurs javelots en se précipitant ; Et les cuirasses des soldats sur leur poitrine Ecarteront la mort, même fendues par une lance, Et les casques d’airain, frappés de grosses pierres, Produiront
du vacarme… |
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* Tribus doriennes primitives qui formaient chacune un bataillon.