Poètes
élégiaques
Carmina
morte carent
La poésie échappe à la mort
(Ovide, Amours,
I, 15, v. 32)
Solon,
poète et homme d’Etat athénien
Le
plus ancien témoignage que nous
ayons sur le poète Solon concerne son engagement pour la domination de
l’île de
Salamine, indispensable pour protéger le Pirée. L’affaire daterait de
615 avant
J.-C., Solon étant âgé d’environ vingt-cinq ans. Plutarque (Vie de Solon, 8)
rapporte qu’épuisée par la guerre contre Mégare, Athènes avait
renoncé à conquérir cette île, que se disputaient les deux cités. Le
peuple
avait voté que l’auteur de toute proposition pour reprendre la guerre
serait
puni de mort. Fâché lui-même et voyant que beaucoup de jeunes citoyens
voulaient que leur cité possède l’île de Salamine, Solon se fit passer
pour
fou, se rendit à l’agora avec un bonnet de nuit sur la tête et récita,
debout
sur l’emplacement réservé au héraut, un magnifique poème de cent vers,
qu’il
avait appris par cœur, et qui commençait ainsi :
|
Comme héraut je viens de la
charmante Salamine :
En guise de discours, je prononce un poème
Aux mots bien arrangés. |
|
Il
feint donc d’être un ambassadeur
de l’île pour plaider le rattachement à Athènes. Puis, dans les
fragments 2 et
3, rapportés par Diogène Laërce, il renonce à cette fiction :
|
Habitant de Pholégandros ou
bien de Sikinos,
Que je le sois alors, au lieu d’être
d’Athènes ! Oui, bientôt l’on dira parmi
les hommes ce propos :
« Voici un Athénien qui lâcha
Salamine ! » |
|
Pholégandros
et Sikinos sont deux modestes îles des Cyclades, entre
Mélos (Milo) et Théra (Santorin). En sacrifiant l’île convoitée,
Athènes
risquerait d’être une bourgade sans importance.
|
Allons à Salamine y lutter pour
l’île charmante,
Et chassons loin de nous cette honte
pénible ! |
|
Les
amis de Solon persuadèrent le peuple de révoquer le décret et de
reprendre
la guerre. Les Athéniens s’emparèrent alors de Salamine, qu’ils
gardèrent et
administrèrent, non sans peine. Ces faits, rapportés par plusieurs
auteurs,
mais contestés par certains historiens, assurèrent la célébrité de
Solon. A
l’époque classique, on érigea une statue de Solon sur l’île, en hommage
à celui
qui avait permis sa reconquête.
En
1891, un papyrus découvert deux ans plus tôt était édité pour la
première fois : il contient l’un des derniers écrits de la
plume
d’Aristote, la
Constitution d’Athènes, écrit majeur dans
lequel dix chapitres sont consacrés à Solon et à son époque (5-14). Le
chapitre
5 donne les citations et les renseignements suivants.
Dans
un contexte de crise sociale
aiguë, Solon fut élu archonte et aussi « arbitre et
législateur ». Il
écrivit une élégie qui commence ainsi (Fr. 4a-4c W. = 4, v.
1-8 D.) :
|
Je le sais : le fond
de mon cœur est rempli de tristesse
Quand je vois s’effondrer la plus ancienne terre D’Ionie. |
|
« Tout
le temps, Solon impute aux riches la cause du soulèvement,
dit Aristote. C’est pourquoi au début de son élégie, il déclare aussi
craindre
|
Leur amour de l’argent et leur
fière arrogance |
|
comme
étant la raison de leur haine. »
Dans
le même poème, il s’adresse aux nobles :
|
Et vous, dans votre cœur,
veuillez calmer votre fierté,
Vous qui poussez jusqu’au dégoût de vos grands
biens ; Dans des buts modérés placez
votre ambition. Car nous,
Nous ne vous suivrons pas : tout ira de
travers. |
|
|
Car beaucoup d’hommes vils sont
riches, et les nobles, pauvres ;
Mais nous n’échangerons jamais avec ceux-là Notre qualité contre leur
avoir, car l’une est ferme
Toujours, mais l’argent passe d’une main à l’autre. |
|
Cet
important fragment est cité par
l’orateur Démosthène.
|
Jamais notre cité ne périra par
le dessein
De Zeus et par les dieux bienheureux
immortels ; Car Pallas Athéna, la
protectrice au si grand cœur,
Fille d’un dieu puissant, étend ses mains sur elle. Les citoyens eux-mêmes,
esclaves de leurs richesses,
Veulent dans leur folie anéantir leur ville, Et le peuple a des chefs pleins
d’injustice, qui sont prêts
Dans leur immense orgueil à subir de grands maux, Car ils ne savent pas contenir
leur morgue, ni suivre
Dans le calme et la joie les règles du repas. (…)
Leur richesse s’appuie sur des actes injustes. (…)
N’épargnant les trésors ni sacrés ni publics, Chacun de son côté, avidement
ils s’en emparent,
Et ne respectent pas les normes de Justice, Qui se tait et conserve les
faits présents et passés,
Et vient faire payer, dans tous les cas, un jour. Cette incurable plaie gagne
déjà toute la ville
Et l’entraîne bientôt dans un vil esclavage, Qui réveille l’émeute et la
guerre qui sommeillait ;
Une belle jeunesse est abattue en nombre. A cause de ces ennemis, notre
ville agréable
Se ruine en réunions pour nuire à nos amis. Tels sont les maux qui minent
notre peuple, et bien des pauvres
Partent à la recherche d’un autre pays, Vendus en esclavage et
enchaînés honteusement.
(…) Ainsi le mal public entre dans
la maison de tous,
La porte de la cour ne peut plus l’arrêter, Il franchit la haute barrière
et trouve son chemin,
Même si l’on se cache au fond de son logis. Tel est l’enseignement que mon
cœur livre aux Athéniens :
Malgouvernance amène à la cité ces maux. Mais Bonnegouvernance fait voir
l’ordre et l’harmonie,
Et souvent serre les entraves des injustes : Elle aplanit toute rudesse, met
fin à la morgue,
Rabat l’orgueil et sèche les fleurs du
malheur ; Elle redresse les verdicts
tordus, elle adoucit
Les actes prétentieux, met fin à la révolte, A la querelle amère et
douloureuse, et grâce à elle
Tous les actes humains sont harmonieux et sages. |
10 20 30 |
Elu
archonte pour l’année 594/593, il s’assura de l’appui des riches
comme des pauvres. Ses réformes ont marqué durablement la cité
d’Athènes :
interdiction de prêter de l’argent en engageant des personnes
(esclavage pour
dettes), abolition des dettes, réformes du calendrier, nouvelle
constitution
avec une définition claire des magistratures, nouvelles classes
censitaires,
etc. A l’époque classique, on citait souvent « les lois de
Solon »
même pour des textes plus récents ; il restait l’autorité.
Aristote le
classe parmi les « chefs du parti populaire » (2,
2 ; 28, 2),
même s’il descendait d’une famille parmi les plus nobles d’Athènes (5,
3). Il
reste la figure idéalisée du démocrate modéré.
Voici
quelques poèmes où il justifie son action politique.
Ce
poème, cité par Aristote, est écrit en trimètres iambiques, vers qui
sera
utilisé, au Ve siècle, dans les dialogues et les tirades du théâtre
attique. Ce
morceau se rapproche de ce que sera une réplique de tragédie.
|
Parmi les buts que j’ai fixés
pour unifier le peuple, Lequel ai-je lâché avant tout
résultat ? Au tribunal du temps, elle peut
bien en témoigner La vénérable mère des dieux
olympiens, Notre Terre noire, de laquelle
autrefois J’ai arraché les bornes partout
enfoncées* ; Auparavant servile, elle est
devenue libre. A Athènes, terre bénie des
dieux, j’ai ramené Beaucoup d’hommes vendus, soit
justement soit pas, Les uns bannis par la pénible
pauvreté, Ne parlant plus l’attique, tant
ils s’étaient déplacés ; Les autres qui étaient asservis
ici-même, Tout honteux et tremblants
devant l’humeur des maîtres : Je les ai rendus
libres ! Cela, je l’ai fait par force, Combinant contrainte et
justice, et j’ai réalisé Ce que j’avais promis. Et j’ai
écrit des lois De la même façon pour le pauvre
et le riche, En fixant pour chacun une
justice droite. Si un autre que moi avait pris
la baguette, Un homme mal intentionné et
plein d’avidité, Il n’aurait pu tenir le peuple.
Et si j’avais admis Ce qui plaisait alors à tous
mes adversaires, Ou les projets contraires de
l’opposition, La cité serait veuve de
beaucoup de citoyens. J’ai résisté de tous côtés et
je me suis tourné Comme un loup assailli par la
meute des chiens. |
10 20 |
* Ces bornes attestaient les droits des
créanciers sur
les domaines des débiteurs ; l’abolition des dettes les a
supprimées.
|
Au peuple j’ai donné autant de
droits qu’il suffisait
Sans supprimer ni augmenter sa part
d’honneur ; Ceux qui détenaient le pouvoir
et brillaient par leurs biens,
J’ai veillé qu’eux aussi évitent toute
honte ; Debout, j’ai protégé d’un fort
bouclier les deux camps
Et n’ai permis qu’aucun ne vainque injustement. |
|
|
C’est ainsi que le peuple
pourrait suivre au mieux ses chefs
Sans être ni trop libre ni trop accablé. La convoitise produit
l’orgueil, lorsque l’abondance
Survient chez ceux qui ont l’esprit mal disposé. |
|
|
Dans toute grande affaire on ne
peut plaire à tous. |
|
Début
d’un poème en hexamètres
|
En premier lieu, prions Zeus le
roi, le fils de Cronos, D’accorder à ces lois un sort
heureux et de la gloire. |
|
Selon
Plutarque (3, 5), Solon continuait ce poème par ses lois mises en
vers.
Les
deux fragments suivants sont cités par Aristote. Le premier est
écrit en tétramètres trochaïques catalectiques (15 syllabes). Au début
de ce
passage, le sujet « ils » représente le parti
populaire, celui des
pauvres, que Solon appelle « le peuple » (δῆμος)
dans les fragments de cette section.
|
Ils sont venus pour le pillage
et avaient fol espoir ; Ils pensaient que chacun
trouverait grande aisance, Que je me montrerais violent
malgré mon doux babil. Mais ils se sont trompés et,
fâchés contre moi, Ils me regardent tous de
travers comme un ennemi. Inutile, car j’ai réalisé ce
que j’ai dit Avec les dieux, et j’ai fait le
reste non sans raison ; Je ne veux pas agir par la
violence d’un tyran, Ni partager notre gras pays
entre vils et nobles. |
|
|
Et s’il faut faire au peuple
des reproches clairs, Il n’aurait jamais vu de ses
yeux ses acquis, Même en rêvant… Et ceux qui sont plus
importants et plus vaillants, M’approuveraient et se feraient
de mes amis. |
|
Et si un autre, dit-il, avait
obtenu
cet honneur,
|
Il n’aurait pu tenir le peuple,
ni cessé Avant d’avoir brouillé le lait,
ôté la crème. Moi, au milieu des armes, je
suis resté ferme, Comme une borne entre eux. |
|
Solon
refusa d’exercer la tyrannie, si fréquente à cette époque dans
d’autres cités grecques.
Deux
extraits d’un poème adressé à un adversaire permettent à Solon de
se justifier à cet égard. Ils sont en tétramètres trochaïques
catalectiques.
|
Et si j’ai ménagé la terre de
mes pères Et refusé la tyrannie et ses
rudes excès – Ce qui aurait souillé et sali
mon honneur – Je n’en ai point de honte.
Ainsi je pense surpasser Mieux tous les hommes. |
|
Solon
met dans la bouche de cet adversaire les reproches qu’il lui
faisait de n’avoir pas imposé son pouvoir par un régime
tyrannique :
|
« Solon n’est pas un
homme volontaire et avisé : Les dons reçus du dieu, il ne
les a pas acceptés. Son butin assuré, il n’a pas,
dans sa confusion*, Tiré son grand filet, mais
l’ardeur et la clairvoyance Lui ont manqué. Car si j’avais
eu le pouvoir, Reçu beaucoup d’argent et régné
sur Athènes, Ne fût-ce qu’un seul jour, je
consentirais qu’on m’écorche Pour faire une outre et qu’on
écrase ma famille. » |
|
* Je
traduis la conjecture ἀασθείς. Dans la
dernière phrase, je suis, comme presque
partout, le texte proposé par M. L. West : c’est l’adversaire
qui dit
« je », affirmant son désir d’être un jour tyran
lui-même. La
tradition manuscrite donne la phrase à la 3e
personne du
singulier : « Car s’il (Solon) avait eu le pouvoir…,
il aurait
consenti… »
On
constate que la modération et la loyauté de Solon n’ont pas toujours
été comprises par ses contemporains, qui considéraient qu’elles étaient
des
signes de sa faiblesse et de sa sottise. Il aurait dû profiter de sa
situation
pour s’enrichir, grâce à la tyrannie. La raison qui a poussé le
magistrat
athénien à limiter son pouvoir doit sans doute se trouver dans le souci
qu’il
avait de sa bonne réputation. C’est elle qui est souhaitée dans sa
prière, au
début de l’Elégie
aux Muses, et au v. 3 du fragment 32
W. ci-dessus.
Après
son archontat, sollicité trop souvent par ses concitoyens à propos
de ses lois, Solon décida de quitter Athènes, pour faire du commerce et
aussi
par pure curiosité, disait-il. Il obtint de partir pendant dix ans,
pour que
les Athéniens s’habituent à observer ses lois, que le Conseil avait
juré de ne
pas modifier. (Plut., Vie de Solon, 25 ; Hérodote I, 29 ; Arstt.,
Const. Ath., 11.)
Il
s’embarqua d’abord pour l’Egypte, où il rencontra les prêtres les
plus savants. Un seul vers relate cet épisode.
|
Près des bouches du Nil, vers
le rivage de Canope… |
|
Puis
il partit pour Chypre. Le roi Philokypros habitait une petite ville
bâtie dans un lieu médiocre. Solon le persuada de construire une
nouvelle
capitale dans la plaine, le conseillant pour son aménagement, et le roi
honora
Solon en appelant la ville Soles (Plut. 26 ; Hdt. V, 113).
Elle se trouve
sur la côte nord-ouest de l’île.
L’Athénien
composa alors ce vœu :
|
Puisses-tu maintenant régner
longtemps ici sur Soles
Et habiter cette cité, toi et les tiens ! Mais moi, sain et sauf, que
Cypris* – sa couronne est violette –
M’emmène de cette île à bord de mon bateau !
Sur cette fondation, qu’elle
offre charme et belle gloire,
Et à moi bon retour jusque dans ma patrie ! |
|
*
Aphrodite, honorée à Chypre.
Peu
après le départ de Solon, la cité d’Athènes retomba dans la crise
politique. Cependant, il semble que les lois de Solon continuèrent
d’être
appliquées. En 561 avant J.-C., Pisistrate s’imposa comme tyran.
Hérodote (I,
59 ss.) raconte les aléas de ses prises de pouvoir successives et son
activité
politique dura jusqu’à sa mort (de maladie) en 528-527. Au début, Solon
juge
sévèrement le tyran.
|
Des nuages proviennent la neige
ou la forte grêle,
Le tonnerre accompagne l’éclair éclatant ; Des hommes importants
détruisent la cité : le peuple
Devient l’esclave d’un tyran par sa sottise. Qui s’est trop élevé, on ne
peut plus le retenir
Après coup, mais il faut désormais tout prévoir.* |
|
*
Nous ne traduisons pas καλά conjecturé par West.
|
Et les vents agitent la
mer ; mais si personne
Ne la soulève, elle est la plus calme du monde. |
|
Plutarque
(3, 7) considère que ce fragment et le fragment 9, vers 1-2, montrent
qu’en matière de science, Solon était simpliste et archaïque… Pour son
époque,
au contraire, l’absence des dieux et surtout de Zeus dans les
phénomènes
météorologiques témoigne d’un esprit
« moderne » ; pour lui, les
règles de la politique sont analogues à celles de la nature.
Solon
voulut mettre en garde ses
concitoyens. Mais le Conseil qui entourait le tyran Pisistrate déclara
qu’il
avait perdu la raison ; il répliqua, selon Diogène Laërce (I,
49) :
|
Dans peu de temps, ma folie va
paraître aux citoyens,
C’est quand la vérité se verra en public. |
|
|
Si vous subissez des fléaux par
votre lâcheté,
N’en attribuez pas aux dieux le sort funeste. Vous avez promu ce régime et
soutenu vous-mêmes :
Pour cela vous souffrez un affreux esclavage. Chacun de vous veut suivre les
empreintes du renard,
Mais tous ensemble, vous avez un esprit
sot ; Vous êtes attentifs aux paroles
d’un homme fourbe,
Mais vous vous détournez de ce qu’il fait vraiment. |
|
Plutarque
(31) affirme qu’une fois installé au pouvoir, Pisistrate
traita Solon avec de grands égards, si bien qu’il devint son
conseiller. Le
tyran fit appliquer lui-même les lois de Solon. Ce dernier mourut peu
de temps
après la première accession au pouvoir de Pisistrate, vers 560.
Solon
figure parmi les Sept
Sages de la Grèce, avec Thalès de Milet, Pittacos de
Mytilène, Bias de
Priène, Cléobule
de Lindos, Périandre de Corinthe et Chilon de Lacédémone (la
liste a
légèrement varié). Homme d’Etat, Solon a aussi réfléchi à la situation
de
l’homme dans le monde, à la justice, aux relations entre richesse et
honnêteté,
à la puissance de la divinité (pour lui, Zeus). Le poème le plus
développé que
nous possédions est une élégie sur le bonheur et la justice, transmise
par Jean
Stobée, auteur au Ve siècle après J.-C. d’une
copieuse Anthologie. Ce texte éclaire aussi l’Elégie sur le
bon gouvernement citée plus haut (Fr. 4 W.).
Son importance
nous a poussé à en faire suivre la traduction d’un bref commentaire.
|
Brillantes filles de Mémoire et
de Zeus olympien,
Muses de Piérie, écoutez ma prière ! Accordez-moi l’aisance
qu’offrent les dieux bienheureux,
Et de tous les humains un excellent renom ; D’être agréable à mes amis, aux
ennemis cruel,
Estimable à ceux-là, redoutable à ceux-ci ! Je souhaite avoir du bien, mais
ne veux pas l’avoir acquis
Injustement ; un jour, se produit la
justice. La richesse que les dieux
donnent reste acquise à l’homme,
Immuable, du fond jusqu’au point culminant ; Mais celle qu’on vénère avec
excès n’avance pas
Avec bon ordre, mais soumise aux injustices, Vous suit à
contrecœur ; et survient vite le malheur :
Il a maigre début et, tout comme le feu, Bien faible tout d’abord, il
finit par être funeste.
Car les actes violents ne durent pas longtemps, Mais Zeus voit le terme de
tout, et voici que soudain,
Comme le vent disperse aussitôt les nuages, Ayant au printemps déchaîné les
abîmes des mers,
Stériles et houleux, et dans les champs fertiles Ravagé les belles cultures pour
toucher au ciel,
Siège escarpé des dieux, il fait voir le beau temps, Et l’éclat du soleil brille à
nouveau sur les sols gras,
Et l’on ne peut plus voir aucun des gros
nuages ; Tel est le châtiment de
Zeus : il ne s’irrite pas
Vite et dans tous les cas, comme un homme mortel, Mais il ne lui échappe pas
longtemps, celui qui garde
Un cœur coupable : à chaque fois il est
surpris. Et l’un paie aussitôt, et
l’autre après ; ceux qui s’échappent
Et qui évitent le destin fatal des dieux, Le voient venir toujours. Des
innocents paient ces actes,
Les enfants du coupable, ou ses petits-enfants. Nous les humains, honnêtes ou
méchants, nous estimons
Qu’avec notre renom tout se passera bien, Avant qu’arrive le
malheur ; alors chacun se plaint ;
Sinon nous nous berçons de vaines illusions. Celui qui est frappé de très
pénibles maladies,
Imagine toujours qu’il sera bien portant. L’autre, bien qu’étant
misérable, passe pour un noble,
Et tel qui se croit beau n’a en fait aucun
charme ; Si l’on est indigent et accablé
par le besoin,
On croit pouvoir atteindre un beau jour de grands
biens. Chacun s’active pour
gagner : l’un ira sur les flots
Bien poissonneux, pour ramener chez lui un gain Dans ses bateaux, malgré les
vents terribles qui le poussent,
Sans ménager du tout les risques pour sa vie. L’autre va s’engager pour
fendre le sol riche en arbres
Pour la saison, chez qui prend soin des socs courbés. L’autre, habile aux travaux du
bon artisan Héphaistos
Et d’Athéna, gagne sa vie de ses mains. Un autre, instruit des dons
qu’offrent les Muses de l’Olympe,
Le fait par son savoir du doux art poétique. L’archer Apollon établit
l’autre comme devin :
Il connaît quel malheur s’abattra sur quelqu’un, Lui qu’escortent les
dieux ; jamais on n’échappe au destin
Ni par quelque présage, ni par des offrandes. Certains partiquent l’art de
Péon*, dieu riche en remèdes,
Les médecins, sans maîtriser le résultat ; D’une moindre douleur surgit
souvent un très grand mal
Sans qu’aucun puisse l’apaiser par des
calmants ; Mais tel patient qui souffre de
terribles maladies,
On le touche des mains, et sa santé revient. La Destinée apporte aux humains
malheur et bonheur ;
Les dons des immortels, on ne peut s’y soustraire. Toute entreprise a ses dangers,
et personne ne sait
Comment ce qu’il débute doit se terminer ; L’un tente de bien faire et,
comme il n’a pas tout prévu,
Tombe dans un malheur aussi grand que pénible. Mais à qui agit mal, un dieu
donne sur tous les points
Un résultat heureux, et adieu sa sottise ! A la richesse les humains ne
fixent pas de borne ;
Et ceux qui parmi nous mènent grand train de vie S’agitent deux fois
plus : quel avoir** les comblerait tous ?
Les dieux accordent aux humains de grands
profits ; C’est d’eux que provient le
malheur, et lorsque Zeus l’envoie
Pour châtier, il atteint chaque homme tout à tour. |
10 20 30 40 50 60 70 |
*
Péon :
épithète d’Apollon guérisseur.
** Certains comprennent : quel
dieu… ?
Cette élégie, dont les
destinataires précis nous échappent, commence par
une invocation aux Muses, suivie d’une prière de Solon pour
lui-même : il
leur demande non l’inspiration poétique, mais l’aisance sans excès et
une bonne
renommée. Dès le vers 9, le poète exprime des idées générales d’où le
« je » est absent.
Certains ont cherché dans ce
poème, qui est complet, la démonstration
cohérente et rationnelle d’une thèse. Les réflexions de Solon, qui
s’expriment
en phrases juxtaposées et s’appuient sur des exemples, témoignent
plutôt de ses
propres expériences et de sa théologie : Zeus offre un certain
nombre de
biens aux hommes, il peut les leur ôter, il peut punir ceux qui en
abusent ;
il peut aussi redistribuer les cartes. L’homme, lui, reste
optimiste ;
mais les succès le grisent et il peut alors être victime de son orgueil
(ὕβρις) et
de son aveuglement (ἄτη), qui le font tomber dans le
malheur ; l’exemple le plus
caractéristique est celui des richesses : l’appât du gain
injuste provoque
plus sûrement la punition de Zeus. Les comparaisons épiques empruntées
aux
dangers du feu (v. 14-15) et à la tempête (v. 18-24) soulignent le peu
de
clairvoyance de l’homme sur son avenir, malgré ses efforts et ses
espérances.
Suit un bref développement sur le châtiment (τίσις,
v. 25) infligé par Zeus aux coupables, parfois à leurs descendants
innocents. Puis le poète et son public sont impliqués l’un et l’autre
par ce
« nous les humains » du vers 33 (repris au v. 36).
Chacun va se
reconnaître par la suite, y compris l’auteur, qui n’omet pas les
métiers qu’il
a lui-même exercés, commerçant et poète.
La liste des états et
professions occupe une partie centrale importante
(v. 37-62) : face à la maladie, à la pauvreté, à la laideur ou
à la
misère, l’homme reste optimiste ou s’illusionne sur sa
situation ; il agit
pour changer cet état et exerce un métier qu’il espère
lucratif :
transporteur maritime, ouvrier agricole, artisan, poète, devin,
médecin. Mais
personne n’est maître du résultat, qui reste entre les mains de Zeus.
L’idée
que les gains acquis injustement attirent plus sûrement son châtiment
revient
en conclusion, où le « nous » du vers 72 englobe le
poète et ses
auditeurs athéniens.
Les idées sur les biens mal
acquis et la rétribution de Zeus sont
semblables à celles qu’on trouve déjà dans Les Travaux et les Jours d’Hésiode, ouvrage composé un siècle plus tôt (par
exemple v.
320-326).
|
Et aucun humain n’est heureux,
mais les mortels sont tous
Victimes du malheur, eux que voit le soleil. |
|
|
De la sagesse, il est très
difficile de connaître
La règle obscure qui fournit les fins de tout. |
|
|
Pour tout, la volonté des dieux
est obscure aux humains. |
|
|
En vieillissant, j’apprends
toujours beaucoup. |
|
Plutarque
(2, 1-2) rapporte que Solon voyagea non seulement pour
s’enrichir, mais pour augmenter ses connaissances et que, de l’avis
unanime, il
était « épris de savoir ».
|
« Qu’à
soixante ans je voie le destin de la mort ! » Si tu suis encor mon avis,
efface ce mot-ci –
Ne m’en veux pas si je propose mieux que toi – Doux chanteur, corrige ton vers
et chante-le ainsi :
« Qu’à huitante ans je voie le destin de la
mort ! » ou
« Attendons les quatre-vingts ans pour voir
la mort ! » |
|
Le
premier vers est tiré des fragments de Mimnerme ; West suppose
que Solon le citait, avant de proposer sa correction. Cette dernière
modifie la
perspective entière sur la vie : la seconde partie de
l’existence humaine
doit encore être riche et féconde, et la mort du vieillard doit même
être
regrettée ; le fragment suivant contredit le fr. 3 de
Mimnerme.
|
Que ma mort ne soit pas sans
larmes, et pour mes amis
Que je laisse en mourant peine et gémissements. |
|
A la fin de la 1ère
Tusculane
(§ 117), Cicéron traduit ces vers :
Mors mea
non careat lacrimis, linquamus amicis
Maerorem
ut celebrant funera cum
gemitu.
Voyez le fragment 6 de Mimnerme.
|
Dis à Critias aux blonds
cheveux d’obéir à son père ;
Il n’écoutera pas un guide à l’esprit faux. |
|
Selon
Aristote, qui cite le premier vers dans la Rhétorique,
ce Critias, neveu de Solon, serait un ancêtre du Critias, le chef des
Trente tyrans de 404/403.
|
Heureux celui qui a des enfants
aimés, des chevaux
Trotteurs, des chiens de chasse et un hôte étranger. |
|
|
Ils sont égaux pour la
richesse, celui qui possède
Beaucoup d’argent et d’or, des champs riches en blé, Des chevaux, des mulets, et
celui qui n’a que ceci :
Bon estomac, large poitrine et pieds solides, La beauté d’un garçon ou d’une
femme, au bon moment ;
Et sa jeune vigueur est alors convenable. Tel est le vrai bien pour les
hommes ; tout le superflu,
Personne ne l’emporte en allant chez Hadès ; Même en payant une rançon, on
ne peut éviter
La mort, les maladies et l’avance de l’âge. |
10 |
|
Tant qu’il aimera les garçons
dans la fleur de leur âge,
En désirant leurs cuisses et leurs lèvres douces… |
|
|
Oui, j’aime les actions
d’Aphrodite, de Dionysos
Et des Muses, qui donnent aux hommes la joie. |
|
|
L’enfant encore jeune et
impubère met ses dents
Tout d’abord, puis les perd dans ses sept premiers
ans. Et quand le dieu lui a donné
les sept années suivantes,
Apparaissent les signes de l’adolescence. Durant la troisième période,
les membres grandissent,
La jeune barbe pousse et le teint se fleurit. Durant le quatrième septennat,
il devient fort*
Et cette force manifeste son courage. Au cinquième, il convient qu’un
homme pense à se marier
Et, par la suite, à assurer sa descendance. Au sixième, l’esprit de l’homme
atteint sa plénitude
Et il n’accepte plus d’accomplir des bêtises. Au cours des quatorze ans
suivants, les septième et huitième,**
Il est parfait dans sa pensée et sa parole. Durant la neuvième période, il
est encore valide,
Mais parole et prudence perdent leur vigueur. Si l’on achève la dixième et
qu’on atteint cet âge,
Il est normal de voir le destin de la mort. |
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* (21-28 ans)
** (42-56 ans)
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Les aèdes profèrent beaucoup de
mensonges. |
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Ecoute les autorités, à tort ou
à raison. |
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Ils boivent et ils mangent,
soit des pains d’épices, Soit du pain ou encor des
gâteaux aux lentilles ; Il ne leur manque ici aucune
friandise, Rien de ce que la terre peut
fournir aux hommes : Tout est en abondance à portée
de leurs mains. |
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Ils veulent le mortier à piler
l’aïoli, La moutarde et le vinaigre. |
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L’un veut des pépins de grenade
et l’autre du sésame. |
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Une grasse terre, qui nourrit
ses enfants. |
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Après
sa mort, la personne de Solon donna lieu à des récits qui furent,
déjà dans l’Antiquité, jugés comme légendaires : la rencontre
et l’entretien
avec Crésus sur le bonheur et la mort, développés par Hérodote (I,
29-33) et si
importants dans la pensée grecque ; le mythe de l’Atlantide,
que Solon
aurait appris d’un vieux prêtre égyptien, selon Platon (Timée,
dès 20 d) qui décrit Solon comme « le plus sage des Sept
sages » et « le plus sage des hommes, mais aussi le
plus noble des
poètes » (21 c) ; ou encore les échanges de lettres
fictives avec
Pisistrate (Diog. L. I, 53-54 et 66-67), le tyran de Corinthe Périandre
(64),
Epiménide (64-66), Crésus (67) ou encore Thalès de Milet (44). Tous les
orateurs athéniens invoquent des lois attribuées à Solon.